LES TRAJECTOIRES DES JEUNES D’ORIGINE HAÏTIENNE

LES TRAJECTOIRES DES JEUNES D’ORIGINE HAÏTIENNE

LES TRAJECTOIRES DES JEUNES D’ORIGINE HAÏTIENNE

LES TRAJECTOIRES DES JEUNES D’ORIGINE HAÏTIENNE DANS LE SYSTÈME QUÉBÉCOIS DE PROTECTION DE LA JEUNESSE

SOMMAIRE
La Loi sur la protection de la jeunesse (L.R.Q., chap. P-34.1, modifiée le 1er octobre 1989) a institué la Direction de la protection de la jeunesse, un organisme socioadministratif dont la vocation est d’intervenir essentiellement pour assurer la protection de l’enfant aux plans physique, émotif et du développement. Le type d’intervention qui y est pratiqué est une intervention dite psychosociale. Nos préoccupations dans le cadre de cette thèse sont directement reliées à la problématique suivante. Les catégories de personnes qui sont concernées par cette loi sont des enfants de 0 à 18 ans. Or à partir des années 70 (Gay, 1985), on constate que ces derniers sont d’ascendance (ou d’origine) de plus en plus diversifiée et que la Direction de la protection de la jeunesse éprouve des difficultés à protéger, au sens de la loi, des enfants appartenant à certains groupes minoritaires, notamment des enfants d’origine haïtienne. En ce qui concerne les jeunes d’origine haïtienne, la plupart des chercheurs qui ont étudié leur situation au regard de l’application de la Loi sur la protection de la jeunesse ont noté des problématiques reliées à certaines coutumes de leurs parents ainsi qu’à des mésinterprétations auxquelles ces coutumes donnent lieu (Douyon, 1981, 1993; Chiasson-Lavoie et al., 1989).

Dans cette perspective, Messier, Doray et Parisien ont constaté une surreprésentation des mineurs appartenant à des groupes minoritaires dans des centres de réadaptation de Montréal, notamment des «jeunes Noirs» francophones. Ces derniers comptent pour 9 % des admis alors qu’ils représentent 3 % de la population du grand Montréal (Messier, Doray, Parisien, 1992: 65). Quant aux jeunes Haïtiens, leur problématique peut être saisie, d’une part, à travers l’alerte qui est donnée par Douyon selon laquelle, il existe une «aliénation inquiétante de ces mineurs de plus en plus coupés de leur groupe de référence» et une «conviction» que les adultes de la communauté noire au Québec et leurs enfants fassent «l’objet de signalements plus souvent qu’à leur tour (Douyon, 1993:3)» et, d’autre part, à travers l’inquiétude que semble manifester la communauté haïtienne au regard du placement d’enfants. L’organisation par des intervenants communautaires haïtiens de deux colloques aux printemps 1998 et 1999 sur le thème du placement d’enfants est symptomatique de cette inquiétude. A partir de ces constats et de l’inquiétude qu’ils soulèvent, nous avons cherché à savoir, d’une part, si l’application de la Loi sur la protection de la jeunesse donnait lieu à de la «discrimination» vis-à-vis de jeunes Haïtiens, discrimination entendue au sens dicté par la Charte des droits et liberté de la personne. Et, d’autre part, si les jeunes Haïtiens faisaient l’objet de «traitement différentiel» au sens sociologique du terme, c’est-à-dire si le fait d’être issus d’une minorité «ethnique» ou «racisée» induisait en ce qui les concerne une pratique sociale de protection différente de celle mise en oeuvre pour protéger de jeunes Québécois d’origine française (Farnworth et Horan, 1980). De manière générale, nous avons retenu l’analyse des trajectoires pour tenter de répondre à ces questions. Nous avons alors considéré les décisions prises à l’égard de jeunes Québécois d’origine haïtiennne et de jeunes Québécois d’origine française comme étant des structures comparatives significatives. Autrement dit, ces décisions ont été retenues comme étant des repères de trajectoires de chacun des groupes de jeunes. Le cadre conceptuel retenu pour situer cette problématique est conçu en fonction des traditions sociologiques du droit, du constructivisme et du structuralisme génétique. Et c’est à partir du modèle d’analyse utilisé par Goldmann (1959) pour étudier les Pensées de Pascal que nous avons étudié les différences entre les trajectoires de jeunes Haïtiens et celles de jeunes Québécois dans le système de protection de la jeunesse.

L’idée autour de laquelle s’articule cette recherche est que les décisions prises par les praticiens dans la cadre de la Loi sur la protection de la jeunesse constituent des structures significatives qui ont un fondement à la fois pratique, théorique et affectif, et que ces structures ne peuvent être étudiées de manière positive, c’est-à-dire à la fois expliquées et comprises, qu’en étant insérée dans l’univers social et juridique dont elles relèvent. Les instruments de recherche retenus à cet effet ont été le suivi par questionnaires et l’entretien semi-directif.

A la lumière de la recension des études américaines effectuées dans le domaine des disparités décisionnelles et des études québécoises effectuées sur les jeunes Haïtiens dans leurs rapports avec certaines institutions, nous avons pu, d’une part, écarter les écueils méthodologiques associés à l’étude des décisions différentielles et, d’autre part, établir le fondement du choix de l’étude des décisions pour faire la lumière sur des facteurs qui contribuent à la surreprésentation des jeunes Haïtiens dans le système de protection de la jeunesse. Les résultats relatifs aux différences entre les trajectoires des jeunes Haïtiens et celles des jeunes Québécois ne nous permettent pas de savoir si les jeunes Haïtiens sont l’objet de «discrimination directe». Par contre, ils suggèrent que ces derniers soient l’objet de «discrimination indirecte» et «systémique» d’une part, et de certaines formes de «traitement différentiel» d’autre part. Ils suggèrent également qu’une des formes de «traitement différentiel», en plus d’exposer les jeunes Haïtiens au risque de la stigmatisation, recèle, peut-être subsidiairement, de la discrimination indirecte. Enfin, ces résultats donnent à penser que, même si les pratiques sociales exercées à l’égard de jeunes Haïtiens comportent des aspects de discrimination, de «traitement différentiel» et de stigmatisation, leur finalité semble axée sur les principes de protection de l’enfant. Et que ce sont, entre autres choses, les limites du concept de sujet de droit appliqué à l’enfant, le déficit hérité par des jeunes Haïtiens au chapitre des «pouvoirs sociaux fondamentaux», et les limites des pratiques sociales de protection en contexte de pauvreté qui expliquent aussi bien la stigmatisation que la «discrimination indirecte» et «systémique» au regard du groupe de jeunes Haïtiens dont nous avons suivi les trajectoires dans le système québécois de protection de la jeunesse.